Une illustration de tenture médiévale : une sirène qui se coiffe devant un miroir : il s'agit du genre de la vanité

Être une grosse diététicienne

Miroir, Miroir, dis moi qui est la plus belle

On pardonnerait difficilement à une tabacologue de s’en griller une petite, mais pour un endocrinologue diabétique, on éprouverait à coup sûr une sensation d’une capacité de soin et de compréhension du soignant accrues par le fait de souffrir lui-même de la pathologie qu’il prend en charge.

Etre une cordonnière mal chaussée, est-ce possible pour une diététicienne ?

Alors pourquoi cette différence de traitement quand la maladie est l’obésité (ou le tabagisme) ? Oui, l’obésité est une maladie, dont statistiquement peuvent souffrir les soignants eux-mêmes. Notre représentation de cette pathologie nous amène à considérer qu’elle repose sur des mécanismes de déficit de volonté, et ça ma bonne dame, ça n’est pas excusable.

Est ce que cet apparent paradoxe ne reposerait pas sur le fait que les addictions soient des pathologies encore très stigmatisées ? Question pertinente, quand on sait que pas mal de cas d’obésité reposent sur un ressort hyperphage et impulsif. Dans ma pratique clinique, je ne sais pas si il s’agit de ma bulle de filtre, mais je constate que les patients qui sont obèses par carence de connaissances diététiques sont loin d’être majoritaires.

Oh non, moi je reçois des gens qui savent et qui n’y arrivent pour autant pas. Et qui de façon cruelle voient leur souffrances majorées par cette connaissance qui ne les aide que peu.

Alors imaginez une grosse diet. Qui s’est amusée à apprendre la glycolyse et la néoglucogénèse à l’endroit et à l’envers par coeur (parce que oui, on a de la biochimie à gogo dans notre cursus).

S’il est bien une profession où l’on est scrutée sur son physique, c’est celui-ci. Et soyons sincères : qui n’éprouverait pas à minima une petite dissonnance cognitive en se faisant maquiller par une esthéticienne à la manucure écaillée ? Moi je rentre le ventre quand je me lève de mon bureau pour accueillir un patient dans mon cabinet pour débuter la séance. Je n’en fais cependant pas un choix revendiqué et idéologique, et je ne suis même pas certaine que celà impacte la nature de mes prises en charge. Le soin est aussi scénographié, la neutralité esthétique n’existe pas, une consultation est un espace relationnel codifié et presque théâtral. On ne peut pas ne pas communiquer en somme.

Je me suis longuement interrogée sur la tenue d’une diététicienne dans l’excercice de ses fonctions. J’ai finalement opté pour une tenue jean/pull qui est quasiment un choix d’outil thérapeutique, une posture clinique.

Je me suis beaucoup posé cette question particulièrement en début de mon excercice, de savoir quelle tenue adopter pendant mes consultations : je reçois des femmes en difficulté avec leurs physiques en majorité.

Une partie de moi VEUT être belle, à deux titres que je pense distinguer clairement dans ma tête :

– déjà juste par vanité, je VEUX être belle, comme la plupart des gens, en lien avec ce sentiment très humainement partagé de vouloir plaire, séduire.

– je veux être belle parce que c’est quasiment un « argument » marketing. Je me ferai allumer sévère en disant ça dans mon métier. Globalement les diet c’est en ce moment beaucoup d’injonction au body positive, à l’anti grossophobie, et je te prie de me croire que de ces choses nobles émerge un nouveau système d’injonction. Que je refuse parce que je trouve ça assez hypocrite. J’aurais pu me dispenser d’écrire ça, mais je pense que j’ai trop besoin d’avoir une proximité de compréhension avec les gens que je reçois.

Quand j’ai commencé à exercer, j’ai tâtonné pour savoir ce que je donnais à voir esthétiquement à mes patientes (certaines plus minces, plus « jolies » que moi). J’avais opté pour petite jupe propre, une version un peu apprêtée et consciencieuse de la jeune professionnelle crédible, quelque chose qui était malgré tout moi, mais un chouille propret coquet apprêté chicos (enfin j’essayais).

Je pense que le jour où j’ai enfin arrêté cet « uniforme » de travail, c’était le jour où j’ai reçu ma première ado anorexique en très grande souffrance. Ce jour là je me suis dis que baisser les armes était un impératif de soin, qu’on ne jouait plus, que la séduction était déplacée. J’ai opté pour jean pull. Et je n’ai jamais arrêté depuis, je me sens vraiment dans la bonne posture de « drapeau blanc« , ici vous venez en territoire de paix, pas en zone de concurrence féminine. Tout en étant belle hein, mais de façon moins sollicitante du jugement et de l’approbation, moins apprêtée, moins tenue de travail de bureau : venez comme vous êtes, moi aussi je suis comme je suis.

Un truc plus naturel MAIS je ne suis pas naïve, je sais également que c’est également une posture, une construction. Mais on va dire que je m’y sens plus à ma bonne place de diet avec un IMC de 24,9999999999999 qui veut être belle, mais qui ne veut surtout pas passer pour quelqu’un qui veut être belle, parce que ça c’est vaniteux et que c’est un péché et que c’est trop riche en sorbitol pour moi donc je passe mon tour 🍑

Illustration : Sirène poisson se coiffant, Heures dites de Yolande d’Aragon, Maître de l’Echevinage de Rouen, Rouen, vers 1460, Aix-en-Provence, Bibliothèque municipale

853 1280 Julie Autier