La lune de Méliès qui ressemble à une crêpe, avec une fusée dans l'oeil

ITINÉRAIRE D’UNE ERRANCE CRÊPIÈRE

 

 

 

Certains traversent des errances thérapeutiques, quand d’autres errent en cuisine : narration d’une révolution crêpière étalée sur pas moins de 20 ans

Je suis passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel crêpier, je les ai toutes faites, tout l’hémicycle de la crêpe, je l’ai parcouru. (la vieille routarde de la galette quoi).

J’ai gardé l’idée de mes lectures sur le sujet de l’alimentation qu’un des traits communs à toutes les cultures culinaires humaines était l’émergence au néolithique de bouillies céréalières qui, fermentées ou pas, donnaient lieu à la grande diversité des pains et autres galettes levées ou non. Partout sur terre en même temps, les gens de partout ont commencé à crêper comme un seul homme, avec les ressources de l’endroit et du moment. Beau, n’est ce pas.
Je hasarde l’hypothèse que ce qui aura caractérisé la nutrition de ces dernières décennies aura été l’industrialisation des processus de production des aliments, allant de pair avec une homogénéisation et une érosion des particularités géographiques des alimentations traditionnelles.
Ceci posé, il me semble qu’en parallèle à cette uniformisation des pratiques, des produits, émergaient de nouveaux particularismes, portant davantage sur les familles ou chapelles alimentaires que sur les ressources locales et géographiques.
Les fameux « courants alimentaires ». L’idée que l’on s’assimile à nos choix alimentaires, qu’on en fait parfois un étendard, une cause, un projet politique, de société.
Une utopie.
L’émergence des utopies alimentaires, éthymologiquement, amènent l’idée que ces idées ne prennent pas forme à partir d’un lieu, u – topos (privée d’un lieu) . Elles sont portées et portent leur propre représentations d’un réel, que depuis quelques décennies nous nous attachons à questionner et parfois « déconstruire » (peut-être est ce une caractéristique des peuples suffisamment bien nourris pour philosopher le ventre plein).
Je n’étais pourtant pas partie pour écrire un pamphlet réac, je voulais juste raconter ma propre révolution crêpière (tour complet sur moi-même et retour à mon point d’orbite.)
C’est peut-être une façon très alambiquée de dire que j’ai fait des crêpes très idéologiques, très empreintes de croyances, de causes que j’ai chéries, d’illusions en matière de santé.
Chaque nouvelle croyance alimentaire ou écologique ou de santé de ma part avait eu un retentissement immédiat sur ma manière de crêper. La crêpe comme baromètre alimentaire.
Petit panorama de ma longue itinérance crêpière :

Ma première intervention sur la recette originelle de ma famille s’est manifestée, lorsque toute imbibée des croyances anti lait de vache conjuguée avec un véganisme naissant, j’ai remplacé le lait de vache par du lait de riz ou d’avoine ou de soja, avec comme conséquence sociale de pouvoir crâner devant les copines du groupe d’allaitement, mais de mémoire, cela n’avait pas impacté beaucoup la structure même de la crêpe. (On pouvait encore faire tenir du Nutella dessus, genre.)

Quand j’ai remplacé le beurre par du Saint Hubert bio ou même par de l’huile d’olive, j’ai commencé à voir ma qualité de vie crêpière diminuer un chouïa encore. 

Quand je me suis fait la réflexion que l’ovule de poule dans la crêpannh c’était satan, on a encore franchi un pallier familial d’inconfort crêpier : parce que sans les œufs, ne pas se mentir, ça se tient moins bien. (ohh des doubitchou)

 Ne m’arrêtant pas en si bon chemin, j’avais décidé de régler son sort au grand capital, big agra: le blé. Décrétant que le gluten faisait péter j’avais donc lâché non pas un prout, mais la farine de blé au profit de farines telles que riz, maïs, châtaigne ou sarrasin. Je crois qu’à ce moment j’étais la seule à manger de mes « crêpes » à la maison. (pour finir par apprendre plus tard encore que la molécule prouteuse du blé, c’est un FODMAP répondant au doux nom de fructanes, merci ma formation en proutologie Monash). 

Progressivement j’ai commencé à interroger mes croyances en matière de produits animaux: et si ils n’étaient pas aussi mauvais qu’on pouvait le lire partout ? J’ai donc recommencé à graisser mes poêles avec du beurre (mais du BON beurre attention HEIN, période Gaborit, lait cru, ce qui représentait pour moi à l’époque une façon de continuer à exercer une forme de contrôle sur mon alimentation sûrement.) C’était ma période paléoWAPF, pour ceux qui connaissent ces chapelles alimentaires (faut croire que j’ai toujours besoin de me sentir en opposition et me ranger derrière une bannière, et même jusqu’à l’assiette, dingue hein).

Et puis finalement je me suis détendue sur le lait : local, issu de vaches nourries à l’herbe uniquement, non homogénéisé, toujours que j’étais dans la quête de l’aliment « parfait » (pur ?)
Sauf que d’aller toutes les semaines au marché fermier, avec des bouteilles en verre, vla la charge mentale. C’est un boulot à temps plein, l’orthorexie hé ! J
e switche à ce moment sur du bleu blanc coeur. Et puis quelques années plus tard, je questionne et mets en doute tout cet agri-bashing, toutes les croyances injustifiées sur le plan scientifique sur ce qu’on reproche à notre agriculture, qui me semble procéder d’une même nature que les mouvements anti-vaxx: anti-science. Avec le recul je me fais l’effet d’avoir été bernée par un narratif rebelle bas de gamme. (oui, j’ai toujours ce besoin d’être énervée visiblement c’est pathologique chez certains).

Je me revois, au terme de ce qui convient d’appeler une « révolution » (j’avais effectué un tour entier sur moi même après tout ), je me suis vu de façon libre et éclairée faire des crêpes « normales » : œufs, farine de blé, lait et beurre. Comme ma grand-mère. (OH LA BOUMEUSE). Le jour où j’ai eu refait des crêpes « normales », mes enfants m’ont dit dans un souffle de plaisir que c’étaient les meilleures crêpes du monde. 
Le plus beau c’est qu’ils me le disent encore des années après, comme quoi, quand on trouve un système qui roule, on peut le garder à l’infini, tandis que mes années d’errance alimentaire se caractérisaient par une quête et une modification permanente de mes habitudes et recettes, une insatisfaction alimentaire permanente. A l’image d’une adolescence prolongée qui se cherchait un truc à combattre, parfois de manière assez irrationnelle.

Ne minimisez surtout pas combien le trajet que je dépeins peut être un processus délicat à accomplir : admettre que l’on ai pu tâtonner pour finalement redécouvrir une évidence, admettre que finalement les « gens » ne sont pas si moutonneux et les traditions pas si infondées. On ne peut probablement pas faire l’économie de sa propre expérience, à ma décharge.
Et oui, je suis incorrigible, manger est toujours un acte politique, mais je suis désormais moins crédule (en tout cas, je … crois 😉 )

Je continue d’être animée de l’idée de déconstruire les mythologies alimentaires dont j’étais moi-même toute pétrie, la faute à l’air du temps. Je questionne également notamment cette injonction au « bio » qui semble également être une forme de poudre aux yeux idéologique, de nature à générer des orthorexies à minima, de l’éco-anxiété, des drames sociétaux qui déstabilisent la sécurité alimentaire, avec certains labels cheval de Troie de mouvements sectaires et/ou basé sur des pseudo-sciences.

Ce qui a changé probablement, ce n’est pas une recette finalement : c’est l‘humilité et la distance acquise au cours du processus. L’idée qu’accompagner les gens sur le chemin de LEUR propre équilibre alimentaire se fait dans l’écoute, dans le respect des idées de chacun, et du respect pour le temps que prend le trajet. Et pour la destination, qui est peut-être différente de la mienne. Quelque chose d’un chemin de réconciliation avec le réel et mes congénères. (rien que ça).

 

 

1920 1090 Julie Autier